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La villa SAVOYE, à l'apogée de la période des maisons "puristes"

Photos : E.G © 2021


Poissy 1931, Le Corbusier achève la villa Savoye dite "Les Heures claires", véritable plaidoyer pour la modernité architecturale de l'entre-deux-guerres. C'est durant cette période que l'architecte consacre une grande part de son activité à la construction d'une douzaine de villas destinée à une clientèle fortunée composée d'artistes (Lipchitz, Ozenfant, Miestchanikoff), d'amateurs ou collectionneurs d'art (Cook, La Roche), d'entrepreneurs (Savoye).


La villa Savoye, édifice avant-gardiste, exprime par sa radicalité les idées formelles de l'architecte et marque l'aboutissement de sa période dite "puriste".


Avant de visiter la villa qui fête cette année ses 90 ans, quelques mots sur la genèse du projet et ses principales caractéristiques.


Septembre 1928, la genèse


Fondateur et administrateur d'une compagnie d'assurance, Pierre Savoye vient d'acquérir un vaste terrain à Poissy et souhaite y faire bâtir une villa de week-end. Séduit par la villa "puriste" récemment achevée pour ses amis Henry et Barbara Church, il sollicite Le Corbusier pour la réalisation de ce projet.


Il laisse une totale liberté à l'architecte quant au projet, les seules contraintes imposées :

  • conserver au maximum la vue, le parc et la forêt.

  • les autos doivent arriver à la porte de la villa.

Après un premier projet apprécié par son commanditaire mais rejeté car jugé trop cher, plusieurs variantes sont proposées et en été 1929, une version très proche du projet initial sera retenue et validée par le commanditaire.


"La villa est un objet posé au-dessus du sol au milieu du paysage" - Oeuvre complète 1929-34


Les 5 points d'une architecture nouvelle


Le Corbusier avait publié à l'occasion du projet Weissenhof ses idées en matière d'architecture moderne plus couramment connues sous le nom des "Cinq points d'une architecture nouvelle".


Ces principes ne sont pas totalement nouveaux, certains éléments ont même déjà été appliqués par d'autres architectes dans des réalisations antérieures (Frank Lloyd Wright, Walter Gropius, Mies Van der Rohe, etc), mais à mon sens la villa Savoye est la réalisation la plus démonstrative de l'application de ces cinq principes.






Des pilotis


Ils permettent de libérer le sol de l'emprise du rez-de-chaussée. Ce dernier se retrouve être totalement libéré et laisse place à la circulation, au jardin. Il est ainsi possible d'aménager des jeux de transparence à travers l'édifice











Un plan libre


A la différence des plans traditionnels où les murs porteurs montent sur tous les étages, il n'y a pas ici cette contrainte. Les murs porteurs sont supprimés grâce à la présence d'une structure sur pilotis et dalles en béton armé. Les ouvertures et le jeu de lumière en sont facilités.










Des fenêtres horizontales, en bandeau


Tout comme pour le plan libre, la structure sur pilotis et dalles rend possible l'implantation de telles ouvertures horizontales.












Une façade libre


Les pilotis ou poteaux sont en retrait de la façade, elle devient ainsi plus légère et peut être aménagée de baies vitrées en totale indépendance par rapport à la structure.












Un toit-terrasse ou toit-jardin


Ici plus de toit traditionnel en pente mais place à un toit-terrasse, nouvel espace de vie, les combles font place à des terrasses plates et arborées.








Place à la visite


La villa Savoye posée au centre d'une ceinture végétale protectrice

"Les visiteurs, jusqu'ici, se tournent et se retournent à l'intérieur, se demandant comment tout cela se passe, comprenant difficilement les raisons de ce qu'ils voient et ressentent; ils ne retrouvent plus rien de ce qu'on appelle une "maison". Ils se sentent dans autre chose de tout nouveau. Et... ils ne s'ennuient pas, je crois!

La maison est une boite en l'air, percée tout le tour, sans interruption, d'une fenêtre en longueur. Plus d'hésitation pour faire des jeux architecturaux de pleins et de vides. La boite est au milieu des prairies, dominant le verger."

Le Corbusier - Précisions 1930

Chapitre "Le plan de la maison moderne"

Commençons par la maison du jardinier


Ne pas se précipiter directement vers la villa, mais observer les alentours. Sur la droite du portail on aperçoit la loge du gardien, que Le Corbusier nommait la "maison du jardinier".

Tout comme la maison de maître située à quelques dizaines de pas, elle respecte les mêmes codes architecturaux. Avec certes plus de modestie, on retrouve une boîte posée sur pilotis, des fenêtres en bandeau, une toiture plate.


Cette "maison" fait à peine 45 m2 de superficie. Ses premiers plans, antérieurs à la construction de la villa Savoye, ont été présentés au 2ème congrès international d'architecture moderne ( CIAM - Francfort 1929), sous l'appellation "maison pour une famille". Le Corbusier cherchait ainsi à promouvoir ses idées en terme d'habitat minimum unifamiliale.

Ici le rez-de-chaussée est un simple local de service encadré par 4 pilotis. On accède à l'étage par un escalier extérieur. L'étage non visitable est doté d'une alcôve faisant office de chambre séparée de la cuisine et de la "pièce principale" par une paroi coulissante, d'une chambre d'enfant et de toilettes. L'espace y est totalement optimisé à l'aide de meubles intégrés.

Plans de la "maison du jardinier" datés du 07/07/1929 © Fondation Le Corbusier

Dirigeons nous vers la villa...


Parcourons le chemin gravillonné dans les sous-bois jusqu'à une clairière de pelouse. Au milieu de celle-ci trône la villa, tel un parallélépipède en apesanteur, simplement posé sur une dalle portée par des pilotis.

Première apparition de la villa après avoir franchi le portail - Façade sud-est

Fini les conventions, Le Corbusier a inversé le plan traditionnel, l'entrée de la villa n'est pas sur la façade d'accueil mais à son opposé, côté nord-ouest, pour y accéder empruntons le chemin de voitures.


Le chemin de voitures

Le rez-de-chaussée, en retrait des pilotis, est encerclé par le chemin de voitures gravillonné, laissant ainsi une totale liberté de circulation. Les voitures longent la villa par la droite jusqu'à l'entrée principale, puis continuent la boucle pour stationner dans le garage situé juste après l'entrée ou quitter la villa sans manoeuvres inutiles.




Les façades

En faisant le tour de la villa, force est de constater que les 4 façades sont sensiblement identiques. Cette unité formelle extérieure à la limite de l'abstraction démontre le caractère novateur et révolutionnaire de cette réalisation architecturale.

Le premier étage est un rectangle blanc posé sur des pilotis aux extrémités et un socle formé par le rez-de-chaussée. Il est traversé de toute part d'une ouverture vitrée en bandeau sur quasiment sur toute sa longueur.


Le bloc rez-de-chaussée est plus étroit. Ce retrait donne une sensation de flottaison du 1er étage, accentuée par la couleur verte foncée des murs.

La partie haute de l'édifice rompt avec le côté rectiligne de l'ensemble et y apporte dynamisme et souplesse.


"La maison ne doit pas avoir de front. Située au sommet de la coupole, elle doit s'ouvrir aux quatre horizons."

Le Corbusier

Oeuvre complète 1910-1929


"La façade, des quatre côtés, est une apporteuse de lumière et de vue. C'est une fonction pure et simple."


Le Corbusier

Oeuvre complète 1929-1934



Et si on entrait ?


L'accès à la villa se fait donc côté nord-ouest, nous y sommes...

Une cloison vitrée curviligne éclaire le hall du rez-de-chaussée. Une double porte en tôle dénuée d'éléments décoratifs est réservée aux maîtres des lieux, une simple porte de service proche de l'escalier hélicoïdal est destinée aux employés.

Cette cloison vitrée du hall d'entrée est défini par le rayon de braquage d'une limousine 1930.


Le rez-de-chaussée


Loin des réalisations bourgeoises traditionnelles où l'entrée était source d'étalage de sa richesse, le vestibule de la villa fait le pari réussi du dépouillement. L'élégance du lieu est apportée par le dialogue entre les volumes et la lumière.

Rez-de-chaussée



A. Façade nord-ouest

B. Façade sud-est


1. Hall d'entrée ou vestibule

2. Escalier

3. Garage

4. Chambres de service

5. Lingerie

6. Appartement du chauffeur

7. Rampe intérieure








Et que trouve-t-on face à nous, une fois passé la porte?


Un élément architectural souvent utilisé par Le Corbusier dans ses maisons puristes, la rampe intérieure d'accès au 1er étage. Joliment éclairée par une baie vitrée qui reprend son plan oblique.


Sur notre gauche un escalier hélicoïdal sans cloison fermée avec main courante en métal noir. Il est volontairement à proximité de la porte de service et de celle du garage. Il dessert la cave et les étages.

Le rez-de-chaussée est traversé par un axe qui dessert les pièces autrefois réservées aux domestiques (chambres de service, lingerie, appartement du chauffeur).

On y trouve un étonnant mélange de mobiliers (guéridon, lavabo) et d'éléments de structure et d'usage (piliers, cloisonnement).

A noter les jeux de lumières dont bénéficie le rez-de-chaussée grâce aux multiples ouvertures en provenance de tous les côtés de la villa.


Empruntons la rampe pour accéder au premier étage...

Elle est composée de deux volées parallèles pour un accès à l'étage en douceur. Le garde-corps est constitué d'une cloison pleine rehaussée d'une main courante en métal noir.

De multiples ouvertures géométriques laissent entrer la lumière pour jouer avec les formes avec un rendu toujours différent selon les heures de la journée.

Cette rampe qui se prolonge sur deux niveaux jusqu'aux terrasses extérieures est un symbole fort de la villa. Elle symbolise à elle seule la notion de mouvement et celle de promenade architecturale souhaitée et revendiquée par l'architecte.

1er étage

Un palier lumineux dessert l'ensemble des pièces à vivre de l'étage.


1er étage

7. Rampe intérieure

8. Office

9. Cuisine

10. Petite terrasse

11. Chambre d'amis

12. Salles de bains

13. Chambre du fils

14. Chambre des propriétaires

15. Boudoir

16. Terrasse

17. Séjour

18. Rampe extérieure







Cette année la villa Savoye fête ses 90 ans. Elle a invité pour l'occasion le Mobilier National a présenter des sièges conçus par l'Atelier de Recherche et de Création (ARC) qui cohabitent avec les rééditions de iconiques réalisations (LC1, LC2, LC7 et LC10-P) de Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand.


Vous trouverez sur mes photos quelques-uns de ces sièges exposés dans les pièces à vivre en parfaite harmonie avec les lieux.




La cuisine et son office

On y accède par son office bordé de placards à cloisons coulissantes en aluminium.

La présence du vide ménagé a une fonction utilitaire pour le passage des plats et une fonction esthétique car il apporte de la lumière sur un angle de pièce qui sans sa présence en serait dépourvu.

La cuisine est une vaste pièce d'angle orientée vers le nord avec une vue sur les arbres qui encerclent la propriété.

Elle disposait de tous les équipements modernes de l'époque et d'une vaste lumière naturelle offerte par les fenêtres en bandeaux. Elle dispose d'un accès à une petite terrasse exclusive.

Les chambres

C'est en empruntant un couloir aussi haut qu'étroit que l'on accède à la chambre d'amis et à la chambre du fils. Il mérite à lui seul que l'on s'y arrête, avec ses murs "bleu charron" et sa lumière zénithale diffusée par l'ouverture au plafond à son extrémité.


Chambre d'amis

Oh surprise, c'est un coin toilette intégré dans une boîte qui nous est proposé dès notre entrée dans la chambre. Cette boite est agrémentée de rangements côté entrée et ne monte pas jusqu'au plafond pour préserver la fluidité spatiale.

Le mur côté fenêtre est agrémenté de rangements bas avec cloisons coulissantes comme dans la cuisine. La lumière en provenance de la baie vitrée et de l'ouverture zénithale sur les murs peints et le plafond blanc offre des tonalités rares.


Chambre du fils

Deux portes desservent cette chambre dont une pour un accès direct à une petite salle de bains. La baignoire est logée dans un espace concave dont on observe la forme convexe depuis la chambre.

Des rangements sont disponibles le long de la baie vitrée. Au fond de la chambre, un système de rangements, qui ne monte pas jusqu'au plafond, forme une sorte de paravent et créé conjointement un petit espace bureau.


Chambre parentale

Cette pièce de 60m2 est agencée comme une suite. Elle comprend une entrée, chambre et une salle de bains.


La salle de bains est naturellement éclairée par une lumière zénithale.

La baignoire entièrement carrelée est creusée dans le sol, le lit de repos attenant semble être une évocation à l'iconique chaise longue LC4.

Un luminaire en applique d'esprit industriel est intégré au poteau qui fait alors fonction de lampadaire.

Un rideau fait office de séparation entre la chambre et la salle de bains.


La chambre communique également avec le boudoir.

Les couleurs très actuelles des murs, profondes ou demi-teintes, rythment l’espace. Elles créent de forts contrastes et soulignent des fonctions comme ce petit coin bureau, placé devant la fenêtre avec vue sur terrasse.

Une porte depuis le boudoir nous permet d'avoir un accès direct au grand salon.

Le salon

Situé à l'angle de la façade nord-est, le salon est ouvert sur trois côtés; au nord vers la Seine et à l'ouest avec les fenêtres en bandeaux, au sud sur une vaste terrasse par une large baie vitrée coulissante, réduisant les limites entre intérieur et extérieur.


C'est un grand rectangle de plus de 85m2 avec des murs peints en rose, bleu pâle et blanc.


Un étonnant lustre en forme de gouttière est suspendu sur l'axe longitudinal du salon.


Des tablettes sur l'allège parcourent l'ensemble des fenêtres. Une cheminée totalement dissociée du mur et des poteaux vient avec son plateau s'y connecter à même hauteur.

Ces trois éléments, lustre, tablettes et cheminée, accentuent l'horizontalité et la fluidité de la pièce.


La villa Savoye n'a pas été aménagée par leur propriétaire avec le mobilier iconique de 1928 du trio Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand. Alors profitons des 90 ans de la villa et de la présence du Mobilier National pour redécouvrir leurs rééditions in-situ.


Le toit-terrasse

Le toit-terrasse





2. Escalier

7. Rampe intérieure

18. Rampe extérieure

19. Solarium

20. Vide sur la terrasse







La terrasse

Véritable extension du salon, elle n'est "séparée" de lui que par une baie vitrée toute hauteur.


Côté nord-ouest, une ouverture en bandeaux mais sans vitrage vient en prolongement de celle du salon. Une table sur l'allège en porte-à-faux avec de fins poteaux sert de poste d'observation du paysage.


Côté sud-est, elle est bordée par la rampe extérieure d'accès au solarium. La deuxième volée de cette rampe possède un garde-corps en acier peint en blanc dans l'esprit des ponts de paquebots.


Le solarium

L'architecte met en scène la promenade architecturale en lien étroit avec le paysage.

La seconde volée de la rampe nous amène face à une fenêtre avec tablette sur allège. Son cadre nous offre un tableau paysagé et arboré.


La disposition des murs détermine les espaces abrités du vent.

Les points de vue sur la nature, l’herbe, les arbres et le ciel sont multiples.

Une histoire chaotique

Fin de la visite de ce symbole avant-gardiste, cette "machine à habiter" comme aimait la nommer le Corbusier. Mais son histoire a été chaotique, car soyons honnête, elle n'a jamais répondu aux attentes de ses propriétaires. La totale liberté d'action donnée à l'architecte a plutôt servi ses desseins : faire de la villa Savoye sa villa idéale.


En effet dès sa livraison la maison prend l'eau et malgré une première restauration, l'architecte fait le sourd quant aux doléances répétées des propriétaires. Le Corbusier a fait de la villa Savoye un traité d'architecture construit sans que les moyens et la technologie de l'époque ne permettent son application.

Le grand paradoxe de cette demeure est qu'elle a été pensée comme une résidence fonctionnelle pour ses habitants et qu'elle ne sera jamais vraiment habitée.

La villa sera donc très vite délaissée par le couple Savoye (1936/1937). Elle sera réquisitionnée par les allemands sous l'occupation, puis par les troupes alliées en 1944, très endommagée à la libération, elle deviendra ensuite une maison des jeunes. Puis abandonnée, elle sera sauvée de sa destruction en 1963 par André Malraux puis classée au titre des monuments historiques en 1965 du vivant de Le Corbusier.


Un avenir plus radieux

Après plusieurs campagnes de restauration et réhabilitation ces dernières décennies, la villa sera classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2016.

Aujourd'hui, la villa Savoye est reconnue comme une des références de l'architecture moderniste du XXe siècle. A l'horizon de 2027, un musée dédié à l'oeuvre de l'architecte va être réalisé à quelques pas de la villa. Après étude financière, appel à projet et concours d'architecture international, la première pierre devrait être posée vers 2024 pour une ouverture souhaitée en début d'année 2027.


Alors rendez-vous dans 6 ans...


Merci



En savoir plus...


Villa Savoye dite "Les heures claires"

82, rue de Villiers - 78300 Poissy - 01 39 65 01 06



Quelques livres


Les villas parisiennes de Le Corbusier - 1920-1930 (fr)

Tim Benton (2007)

Editions de La Villette



Le Corbusier - Le Grand (fr)

Jean-Louis Cohen (2019)

Phaidon


Le Corbusier - L'art de se loger et de le dire (fr)

Sous la direction de Pierre Hyppolite et Marc Perelman (2020)

Presses universitaires de Paris Nanterre.


Le Corbusier - Tout l'oeuvre construit (fr)

Jean-Louis Cohen (2018)

Editions Flammarion






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